Il y a bien longtemps, à une époque où les nuits du Sundgau étaient plus sombres et les chemins moins sûrs, les habitants de Carspach évitaient de traverser seuls les champs du Bergacker après le coucher du soleil.

On racontait qu’une jeune femme vêtue de blanc y apparaissait lorsque la brume descendait sur les cultures. Elle marchait lentement entre les sillons, sans jamais courber les épis ni laisser la moindre empreinte dans la terre humide.
Les anciens l’appelaient la Bergackerfraïla, la demoiselle du champ de la colline.
Personne ne savait avec certitude qui elle avait été de son vivant. Certains disaient qu’elle était la fille d’un riche propriétaire des environs. D’autres affirmaient qu’elle avait servi dans une ferme aujourd’hui disparue. Mais tous connaissaient la même histoire.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, une jeune femme prénommée Anna aurait aimé en secret le fils d’un paysan pauvre. Son père, qui souhaitait la marier à un homme plus fortuné, lui interdit de revoir le jeune homme.
Malgré cela, les deux amoureux continuaient de se retrouver à la nuit tombée près du Bergacker, sous un vieux poirier qui se dressait autrefois au milieu des champs.
Un soir d’automne, le jeune homme confia à Anna qu’il avait découvert un coffret enfoui dans la terre. Il contenait, disait-il, des pièces anciennes, une chaîne d’or et plusieurs objets précieux. Avec ce trésor, ils pourraient quitter Carspach et commencer une nouvelle vie loin de ceux qui voulaient les séparer.
Ils convinrent de se retrouver trois nuits plus tard.
Anna vint au rendez-vous vêtue d’une robe blanche et d’un grand châle clair. Elle attendit jusqu’à minuit, puis jusqu’à l’aube.
Le jeune homme ne reparut jamais.
Quelques jours plus tard, on retrouva son cheval errant près de la forêt, la selle tachée de boue. On supposa qu’il avait fui avec le trésor. D’autres pensèrent qu’il avait été attaqué sur le chemin.
Anna, elle, refusa de croire qu’il l’avait abandonnée.
Chaque soir, elle retourna au Bergacker. Elle parcourait les champs en appelant son nom, convaincue qu’il reviendrait. Puis, une nuit de brouillard, elle disparut à son tour.
Son corps ne fut jamais retrouvé.

Les premières apparitions

Peu après sa disparition, plusieurs paysans affirmèrent avoir aperçu une silhouette blanche près du vieux poirier.
Elle se tenait immobile au milieu des cultures, le visage tourné vers le chemin. Lorsqu’on l’appelait, elle levait lentement la tête, puis s’éloignait sans bruit.
Ceux qui tentaient de la suivre la voyaient disparaître dans la brume.
Un homme prétendit un jour avoir réussi à s’approcher d’elle. La jeune femme lui aurait tendu la main et murmuré :
— Il est encore là-dessous.
Puis elle aurait désigné la terre avant de s’effacer.
Le lendemain, le paysan revint avec une pelle. Il creusa pendant plusieurs heures à l’endroit indiqué, mais ne découvrit qu’un morceau de tissu noirci et une petite boucle de métal portant des traces de sang séché.
À partir de cette nuit, il refusa de retourner au Bergacker.

Le trésor qui ne veut pas être trouvé

Au fil du temps, la légende changea.
Certains commencèrent à dire que la Bergackerfraïla ne cherchait pas seulement son fiancé. Elle garderait également le trésor qu’ils avaient voulu emporter.
Plusieurs habitants tentèrent de le retrouver. Chaque fois, des événements étranges se produisirent.
Des lanternes s’éteignaient sans raison. Des outils disparaissaient. Des pas se faisaient entendre derrière les chercheurs, alors que personne ne se trouvait à proximité.
Un homme raconta avoir découvert, sous une pierre plate, une poignée de pièces anciennes. Mais lorsqu’il les rapporta chez lui, elles se transformèrent en feuilles mortes avant le lever du jour.
Une autre fois, trois jeunes gens creusèrent durant toute une nuit. Peu avant minuit, ils entendirent une femme pleurer derrière eux. En se retournant, ils aperçurent la Dame blanche.
Elle tenait dans ses mains une chaîne d’or.
— Ce qui a été payé par le sang ne peut appartenir aux vivants, leur dit-elle.
Puis la terre se referma brusquement sur le trou qu’ils avaient creusé.
Les trois hommes quittèrent les lieux et ne parlèrent jamais plus de ce qu’ils avaient vu.

Le dernier rendez-vous

Aujourd’hui encore, certains habitants de Carspach assurent que la Bergackerfraïla apparaît durant les nuits d’automne, lorsque le brouillard recouvre les champs du Bergacker.
Elle marcherait toujours selon le même trajet, depuis l’ancien chemin jusqu’à l’endroit où se trouvait autrefois le poirier.
Ceux qui la voient de loin décrivent une jeune femme vêtue d’une robe claire, les cheveux flottant autour de son visage. Mais ceux qui s’approchent assez près affirment que ses vêtements sont couverts de terre et que ses mains portent des traces sombres.
Elle ne menace personne.
Elle semble seulement attendre.
Parfois, elle tendrait le bras vers un point précis du champ. D’autres fois, elle murmurerait le nom d’un homme oublié depuis longtemps.
La légende raconte enfin qu’elle ne disparaîtra que le jour où quelqu’un retrouvera le corps de son fiancé et l’enterrera auprès d’elle.
Mais personne ne sait où repose Anna.
Et personne n’a jamais retrouvé le trésor.
Alors, les nuits de brouillard, la Demoiselle du Bergacker continue de marcher silencieusement entre les cultures, à la recherche d’un amour perdu et d’une promesse qui ne fut jamais tenue.
La Rédaction 06 août 2026  -  14:08  - 

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