Au printemps 2019, plusieurs visiteurs séjournant dans l’ancien relais de la poste aux chevaux de Kembs commencèrent à signaler des phénomènes difficiles à expliquer. Le bâtiment, devenu depuis longtemps une paisible maison d’hôtes, avait autrefois accueilli un orphelinat à partir de 1863. Rien, jusque-là, ne laissait penser que son passé pouvait encore habiter les lieux.
Les premières manifestations se produisirent dans une chambre située à l’étage.
Une cliente affirma avoir été réveillée vers trois heures du matin par de petits pas courant dans le couloir. Elle entendit ensuite plusieurs enfants chuchoter derrière sa porte, puis une voix très douce prononcer :
— Elle est revenue ?
Pensant qu’une famille logeait dans une chambre voisine, elle ouvrit aussitôt. Le couloir était vide. Pourtant, au moment de refermer sa porte, elle aperçut sur le parquet une série de petites empreintes humides, semblables à celles laissées par des chaussures d’enfant. Elles s’arrêtaient brusquement devant un mur, à l’endroit même où se serait autrefois trouvée l’entrée d’un ancien dortoir.
Quelques jours plus tard, les propriétaires découvrirent chaque matin certains objets déplacés dans la salle du petit-déjeuner. Les tasses étaient alignées par groupes de six, les chaises tournées vers la fenêtre et de petites miettes de pain formaient parfois une ligne régulière sur la table. Une nuit, une caméra installée dans la pièce enregistra le bruit très net d’une cloche, suivi d’une comptine fredonnée par plusieurs voix enfantines. Sur l’image, rien ne bougeait, à l’exception d’un petit cheval décoratif en bois qui se balança lentement, sans que personne ne le touche.
Le phénomène le plus troublant eut lieu en novembre 2019.
Un couple logeant dans l’établissement remarqua une fillette debout devant la fenêtre du palier. Elle portait une robe sombre et un tablier blanc d’un autre temps. Ses cheveux étaient soigneusement attachés et elle semblait observer la rue avec impatience.
Le couple lui demanda si elle avait perdu ses parents.
La fillette se retourna et répondit simplement :
— La voiture n’est jamais revenue.
Puis les lumières s’éteignirent pendant quelques secondes. Lorsque l’électricité revint, l’enfant avait disparu. Sur la vitre embuée, quelqu’un avait tracé avec un doigt un dessin représentant une grande maison, un cheval et plusieurs silhouettes d’enfants tenant la main d’une femme.
À partir de cette nuit-là, d’autres manifestations apparurent. On entendit le claquement de sabots dans la cour, bien qu’aucun cheval ne se trouvât à proximité. Une forte odeur de cuir, de paille humide et de cire envahissait parfois l’entrée. Certaines portes s’ouvraient seules à minuit, tandis que les volets de l’étage se refermaient brutalement, même en l’absence de vent.
Les habitants les plus âgés du village racontèrent alors une histoire oubliée. Durant l’hiver 1868, une jeune surveillante de l’orphelinat serait partie en calèche chercher des médicaments pour plusieurs enfants malades. Une tempête de neige se serait levée, et la voiture ne serait jamais revenue. Pendant plusieurs nuits, les enfants auraient attendu son retour devant les fenêtres du dortoir.
Quelques semaines plus tard, plusieurs d’entre eux auraient succombé à une maladie dont les registres ne précisaient plus la nature.
Depuis, certains pensent que les enfants continuent d’attendre celle qui leur avait promis de revenir.
Les propriétaires de la maison d’hôtes ne parlent que rarement de ces événements. Pourtant, les nuits d’hiver, lorsque le brouillard recouvre la rue principale de Kembs, des passants affirment encore distinguer de petites silhouettes derrière les fenêtres de l’étage.
Et, parfois, au milieu du silence, on entendrait une voix d’enfant demander :
— Est-ce que la voiture arrive enfin ?