Sur un petit groupe d’îles situé entre Kembs et Niffer, au milieu des bras du Rhin, s’étend un paysage sauvage et silencieux. En temps ordinaire, on n’y voit pousser que des roseaux, des broussailles basses et quelques épilobes agités par le vent.
Pourtant, chaque année, durant la période de l’Avent, un phénomène étrange se produirait aux alentours de minuit.
Lorsque la nuit est calme et que le brouillard recouvre les eaux, une église élancée semblerait soudain surgir au-dessus des îles. Elle apparaîtrait peu à peu, comme façonnée par la brume, avec ses hautes tours, ses coupoles et ses murs pâles. Les habitants des environs la nomment depuis longtemps l’église des fantômes, ou encore l’église de brouillard.
L’édifice ne paraît jamais reposer sur un sol véritablement ferme. Ses contours demeurent incertains et ses tours semblent glisser lentement d’un endroit à l’autre, tantôt visibles au-dessus des roseaux, tantôt presque entièrement effacées. Elles ressemblent alors à deux grandes voiles blanches et transparentes flottant silencieusement dans la nuit.
Selon la légende, cette église aurait autrefois accueilli une foule nombreuse venue y chercher le salut et un refuge contre la montée des eaux. Mais le Rhin, devenu soudain violent et impétueux, aurait submergé l’île et englouti l’édifice avec tous ceux qui s’y trouvaient. Depuis cette catastrophe, l’église réapparaîtrait certaines nuits d’hiver, comme prisonnière entre le monde des vivants et celui des morts.
On raconte également que, lorsque le vent tombe et que le fleuve devient parfaitement calme, il est encore possible d’entendre le son de sa cloche. Ce tintement lointain ne ressemble toutefois pas à celui d’une cloche ordinaire : il se mêle au murmure de l’eau et au souffle de la brume, comme une plainte légère ou le chuchotement d’esprits oubliés.Il y a de nombreuses années, deux jeunes garçons réputés pour leur hardiesse décidèrent de vérifier par eux-mêmes si cette histoire était vraie. À la suite d’un pari, ils s’engagèrent à se rendre sur l’île au cours d’une claire nuit de décembre, éclairée par une lune brillante.
Ils traversèrent les eaux et atteignirent enfin la rive. Devant eux, l’église se dressait dans la brume, silencieuse et irréelle. Mais à peine eurent-ils posé le pied sur l’île qu’une violente rafale se leva brusquement. Le vent s’engouffra dans l’édifice, traversant ses tours et ses murs comme s’ils n’avaient été faits que de vapeur.
En quelques instants, l’église se déforma, se dispersa puis disparut entièrement dans la nuit, semblable à une vaine apparition de brouillard. Il ne resta plus devant les deux garçons que les roseaux, les broussailles et les eaux sombres du Rhin.

