14 avril 2020 à 07:00
blog-news/2020-04-14virus-chinois.jpg

Depuis quelques jours, un des articles du Parisien, traitant d’un virus créé en laboratoire en Chine en 2013, suscite l’intérêt, voire l’inquiétude, de nombreux internautes. Explications.

« Est-ce un vrai article de votre journal ou un fake ? » « Cet article date de 2013 ! Quelles saloperies ont-ils créées depuis ? » « Y'a de quoi se poser des questions si on ajoute ça au fait qu'il était sûrement stocké dans le seul labo P4 de Chine, à Wuhan »… Depuis quelques jours, les questions de lecteurs concernant une de nos publications, datant de mai 2013, se multiplient.

L'article en question, intitulé « Un virus inquiétant créé en Chine », a été beaucoup lu ces derniers jours et repris, parfois, par des sites alternatifs. Cette information, qui est vraie, nécessite cependant une remise en contexte précise, afin de ne pas la lier au nouveau coronavirus apparu en Chine fin 2019.

De quoi parle cet article ?

Cet article, daté du 5 mai 2013 dans Le Parisien, relaie une polémique qui a émergé dans le milieu de la recherche. De nombreux scientifiques partageaient alors leur inquiétude au sujet de travaux menés en Chine sur la création, en laboratoire, d'un virus combinant des éléments du virus de la grippe A H1N1 (d'origine partiellement animale, transmissible entre humains) et du virus H5N1 (d'origine animale, transmissible des oiseaux à l'humain mais pas entre humains).

Cette information est bien vraie, comme nous le confirme notre ancienne journaliste Claudine Proust, spécialiste santé. « Ce sujet est probablement parti d'une dépêche de l'Agence France Presse », nous explique-t-elle. Il a été accompagné d'un éclairage du virologue Jean-Claude Manuguerra, aujourd'hui responsable de la Cellule d'intervention biologique d'urgence (Cibu) à l'Institut Pasteur.

Le Parisien n'est d'ailleurs pas le seul journal à avoir traité cette information. On la retrouve sur le site de France InfoFutura Sciences, ou encore Le Quotidien du Médecin.

Cette création a-t-elle un lien avec le coronavirus ?

Non, nous répond le biologiste américain Richard H. Ebright, qui faisait partie des scientifiques critiques de cette étude sur le virus hybride. « Il n'y a aucun lien entre le virus hybride H5N1-H1N1 et le SARS-CoV-2 (le nom scientifique du nouveau coronavirus, NDLR). Ces deux virus sont de phyla (des embranchements) différents. Ils sont aussi différents qu'un ver de terre l'est de l'être humain », commente le directeur de laboratoire au sein du Waksman Institute of Microbiology, dans le New Jersey (Etats-Unis).

D'autres internautes suggèrent que, si la création de ce virus hybride était possible, alors le SARS-CoV-2, pourrait lui aussi être une création humaine. En réalité, tout indique aujourd'hui qu'il est d'origine naturelle. Une étude parue dans la revue Nature le 17 mars, menée par des chercheurs américains, britanniques et australiens, concluait « que le SARS-CoV-2 n'est pas une production de laboratoire ou un virus délibérément manipulé ».

Une des preuves, complète le Dr Etienne Simon-Loriere, de l'Institut Pasteur, c'est qu'« il n'y a aucune trace dans le génome du SARS-CoV-2 de quelque chose qui ressemble à un élément génomique généré artificiellement par l'homme ». La manière dont ce virus se lie au récepteur pour entrer dans une cellule, explique-t-il, est nettement différente du SARS connu des laboratoires. « Si ça avait été généré par l'homme, cela aurait été fait en copiant les précédents SARS. On n'aurait pas pu inventer cette façon originale de liaison au récepteur chez l'humain », ajoute-t-il.

« Le génome, tout le monde l'a, on le séquence dans tous les pays, et il n'y a aucun élément qui ressemble à des traces d'une manipulation. Il n'y a pas de signe de clonage, pas d'élément synthétique », détaille le chercheur.

En quoi consistait cette expérimentation de 2013 ?

Cette étude mélangeait le matériel génétique du virus de la grippe aviaire H5N1 et celui de la pandémie « H1N1 » pour donner naissance à ce qu'on appelle un « virus réassorti ». Elle a été menée par une équipe de chercheurs chinois de l'Institut de recherche vétérinaire de Harbin, sous la tutelle de l'Académie chinoise des sciences agricoles, au nord-est de la Chine (à plus de 2200 kilomètres de Wuhan).

L'étude montrait que ce virus hybride se transmettait « très facilement entre deux cochons d'Inde, via les voies respiratoires », « par un simple éternuement, par exemple ». Les chercheurs en ont déduit qu'il suffisait au virus H5N1 (celui qui, justement, ne passait que des oiseaux à l'homme) d'une petite mutation pour devenir transmissible entre mammifères. De quoi inquiéter : le virus H5N1 est bien plus mortel que le virus H1N1. Les résultats de ces travaux, d'abord mentionnés en mai 2013 dans la revue Nature, ont été diffusés quelques semaines plus tard dans la revue Science.

Quel a été l'impact de cette étude ?

Une polémique a émergé avec d'autres scientifiques, notamment à l'Institut Pasteur en France et à l'Université Queen Mary de Londres, qui jugeaient que l'étude n'apprenait rien de nouveau, et que les risques pris étaient donc inutiles au vu du résultat. Une erreur de manipulation, une fuite, une mauvaise intention et un virus de ce genre pouvait aisément « contaminer les gens, et provoquer entre 100 000 et 100 millions de morts », estimait alors le chercheur Simon Wain Hobson, de l'Institut Pasteur.

Mais le risque restait minime, analyse Etienne Simon-Loriere. « L'expérience a été faite dans un laboratoire avec des conditions strictes de confinement pour que les chances d'échappement soient réduites au maximum », détaille-t-il. Depuis, d'autres réglementations ont été mises en place dans certains laboratoires, imposant des validations en amont de ces expériences par des comités scientifiques et des experts externes à la structure.

À la suite de la polémique, la plupart de ces chercheurs chinois ont continué à travailler sur d'autres virus et d'autres animaux, sans forcément travailler avec des virus réassortis. L'un d'entre eux a notamment étudié la propagation du virus H7N9 par des gouttelettes entre des furets, et les bénéfices des vaccins contre le virus H7N9 sur les mammifères.

Est-il courant de créer des virus ?

Oui, mais cela reste toujours très encadré par de multiples protocoles de sécurité. Le procédé d'étude de virus, où l'on modifie ses composants, fait partie de l'essentiel du travail des chercheurs. En revanche, il n'est pas courant d'aller aussi loin et de créer des virus mortels et dangereux. « A l'Institut Pasteur, on n'a jamais fait de gains de fonction (le nom de ce procédé, NDLR) de ce genre », précise Etienne Simon-Loriere.

Ce qu'il faut noter, c'est que la création du virus hybride H1N1-H5N1 s'est inscrite dans un contexte où la création en laboratoire de virus mortels et contagieux, surnommés les « Frankenvirus », faisait débat.

Avant ce virus hybride, deux équipes de chercheurs, une aux Pays-Bas et une aux Etats-Unis, avaient fait muter le virus H5N1 et l'avaient testé sur des furets, afin d'évaluer sa transmissibilité entre mammifères. L'initiative a tellement inquiété les autorités qu'elles leur avaient imposé, temporairement, un moratoire, raconte Le Monde.

De nombreux chercheurs contestent fréquemment ce procédé, tandis que d'autres continuent à travailler dessus encore aujourd'hui. C'est le cas de Ron Fouchier et Yoshihiro Kawaoka, les fameux chefs des deux équipes néerlandaises et américaines, selon la radio américaine NPR.

N A

Pas encore de commentaire

Ou